Une saison IrlandeLa pierre, le silence, la tourbe, la pluie, les ombres et la lumière, les grands espaces et la chaleur feutrée des pubs, les espoirs et les illusions, la foi et le quotidien, les fantômes et les sortilèges… Par les vertus d’une narration exigeante, riche et fouillée, n’excluant pas l’émotion, Bernard Berrou nous emporte en Irlande, dans des paysages authentiques, comme brossés par la palette d’un peintre, à la rencontre de personnages hors normes, souvent étranges et extravagants, toujours tendres et passionnés. Accordant sa sensibilité au génie des lieux, il nous offre un modèle de récit de voyage dont la forme relève parfois de l’art du conte. Une Saison en Irlande est aussi un hommage à l’esthétique, aux bienfaits de la nostalgie, aux luttes pour la liberté et à la littérature.

Certes, le récit est une errance à travers des contrées oubliées, battues par les vents, une fascination pour un pays en marge de l’Europe et cher à l’auteur, mais c’est surtout la quête d’une certaine forme de bonheur et de raison de vivre à l’écart d’un monde matériel où l’homme est en train de perdre ses marques.

Extraits:

 

    Je fus invité à dîner dans un hameau perdu sur un désert mauve, entre Newport et Lahardaun. Mon hôtesse avait une allure de sybarite et une voix de sirène dans la clarté nocturne. Mais le vide du moor angoissait un peu la jeune femme, le vide sans clôture sur le sol qui fond sous les pieds. l’amère immobilité de ces étendues, finissait, disait-elle, par vous charger d’une accablante détresse: “Les grands horizons donnent le vertige et on frissonne de  voir les ondées accourir de loin”. Elle regrettait parfois les rues de la ville et les foules anonymes, elle se souvenait des toits mouillés de Birmingham, du front gris de Belfast, des lumières falotes des réverbères, mais elle ne pouvait résister à l’appel de la tourbe. il lui revenait aussi  le bruit des patrouilles et les sanglots étouffés après le Bloody Sunday de 1972.

 

    Matilda était une grande femme rousse au teint vermeil, bien conservée par la vie naturelle, la bonté insigne, l’humeur facile et le goût inné de l’esthétique; elle aurait pu sortir d’une saga du nord ou être l’effigie vivante d’une déesse pâle.

 

    A Fanore je rendis visite à J.Fitzgerald, un vieil homme cultivé, tendre et crasseux, emmuré dans ses songes depuis des années. Il m’attendait, le visage pétrifié, sans âge, derrière une vitre en forme de hublot. Ce jour-là, en quittant Galway, tout semblait clos pour cause de vent. La tempête s’était installée dans l’après-midi sans crier gare. Elle devenait noire, verte, et dans les rafales, ma voiture se cramponnait pour ne pas se frotter aux murs de pierres. A Ballyvaughan, le ciel s’assombrit d’un seul coup; les nuées galopaient de très loin et se déchiraient avant d’avoir atteint les premières hauteurs des Burrens, comme s’il y avait entre elles une coalition qui se serait ourdie au-dessus de la mer. A Kinvara un paysan rubicond m’avait répété:

    – Suivez la côte sans vous écarter, ne vous arrêtez pas à Black Head. Continuez jusqu’à Fanore, tournez à gauche au deuxième chemin après le cimetière, c’est le dernière maison. Elle était jaune l’an dernier, elle sera peut-être rose aujourd’hui.