Un passager dans la baieTout se passe à pied en dehors des sentiers balisés, la nuit parfois, dans les paluds de la baie d’Audierne, en Bretagne. Plus qu’un lieu de voyage permanent, c’est un sujet de réflexion, une porte ouverte à un imaginaire sans cesse en éveil. Le temps a effacé les travaux et les jours d’une époque ancienne, il à emporté les êtres et changé de décor qui se sont inscrits dans le mémoire comme des figures essentielles. Il reste le territoire âpre des paluds, un espace rare, un livre ouvert sur le monde.

Extraits:

 

    Le gris, ce sont les hameaux étiques, frileux, d’une âpre beauté, comme résignés à d’imminentes ruines. Tout est vide, clos, silencieux, mais l’on se sent épié par des ombres. Il n’y a rien de plus humain, et aussi d’inhumain, que ces bâtisses biscornues, resserrées les unes contre les autres, abris de songes sous le vent, que l’on aimerait vouées à une destinée égarante. Ce sont des maisons sans grandiloquence, sans artifices, sans dissonance au paysage, façonnées par les humeurs de l’ouest: demeures basses, exténuées, moussues, aux lourdes portes bardées de rouille, aux sinueux faîtages que prolongent des cheminées dressées comme des tours.

 

    Quand elle ne fait pas corps avec un ensemble, la maison s’abrite seule du vent comme elle peut, dans un creux de dune. Tout en restant discrète, elle demeure visible d’assez loin pour affirmer son isolement. Elle se ramasse pour adhérer au sol. Tout s’affaisse avec lenteur dans la profondeur des sables. L’ensemble a trouvé la forme qu’il lui fallait pour longtemps…

 

    Après le crépuscule, je visitais les morts avec ma mère dans quelques territoires reculés. Parmi les ombres qui tombaient du ciel, la campagne était habitée de la solitude silencieuse des grands voyages. De penser à la mort, nous devenions nous-mêmes des âmes errantes, incapables de mesurer l’espace et le temps présents. La muraille de la nuit était fertile et bonne à l’esprit, le noir extravagant, infini de la nuit. C’était une occupation brave et mélancolique que de suivre maman jusqu’aux chambres aux volets fermés où s’entretenaient des vieillards aux visages étiques, aussi livides que celui du gisant. Le mort était paré et vêtu comme pour un dimanche de Pâques: chaussures rutilantes, costume noir, cravate, gilet brodé… La morte portait la coiffe bigoudène qu’il fallait plier avant de refermer le couvercle du cercueil.