le voyage d'octobreLorsqu’il est placé dans une ferme de Morvenn, un lieu reculé sur une presqu’île, le narrateur a tout juste quatorze ans. C’est un orphelin instable et sensible qui vient de connaître bien des arrachements.

Sur cette contrée immuable, où refuse de s’éteindre une culture millénaire, il s’ouvre au monde à travers les rudes tâches entrecoupées de jours de classe. Il se souvient des amitiés pures et des premiers frissons du désir. Alors qu’il rêve de l’horizon vers le trait fugace de la mer, au-delà de l’inquiétant grand val qu’il lui faudra bien franchir un jour, il est pris d’une passion trouble pour sa mère adoptive et nous en détaille les variations secrètes.

À cette passion, s’insinue l’appel vers l’horizon qu’on n’atteint jamais, l’aventure rêvée. Le voyage du corps s’accomplit ainsi que celui de l’âme, voyage infini, inapaisé, intemporel que n’entravent ni l’amour ni la raison.

Extrait:

 

    Je suis arrivé à Morvenn un soir d’automne, à un âge d’innocence, sous la protection débonnaire de la maréchaussée. Faire la route sous escorte m’a semblé aussi long que de marcher seul pendant des semaines. J’avais déjà enduré d’autres voyages d’infortunes, à travers des plaines et des faubourgs, le long des rivières ou par des ruelles vides. Je savais aussi la morsure des hivers, les cours brûlantes et la peur du soir. J’oubliais tout assez vite, mais ce voyage m’a rappelé l’écrasant parcours qui m’était destiné.

 

    Il faut une éternité pour atteindre Morvenn. Nous avons traversé Ligneul, engourdie dans l’aube sale, puis laissé Kéréol à la croisée de deux routes pour bifurquer sur les croupes forestières de Malgorn. L’obscurité du sous-bois m’a paru interminable. Il s’en est fallu de peu que je tombe dans l’oubli en baissant les paupières. Je crois bien que c’est le vent qui m’a rouvert les yeux. Je pensais sans doute à des brusqueries, à des voix trop fortes. Ma tête en était remplie. il faut dire que jusqu’ici la plupart de mes réveils ne m’avaient pas rendu serein, mais j’avais fini par m’en accommoder en allant jusqu’à feindre la désinvolture.

 

    Monsieur Vasseur klaxonna pour annoncer la fin du trajet et me sourit. Je lui avais toujours fait confiance. La vielle berline toussa une dernière fois et nous déposa sur une presqu’île ondulée qui s’étalait sous un ciel immense.