errances irlandaisesÉternel contemplatif, Bernard Berrou nous offre ici trois textes habités par une charge poétique intense, et réunis sur le thème de l’errance dans un pays qu’il ne cesse d’explorer depuis quarante ans.

“Au hasard des routes” est une forme de carnet vagabond, traçant un itinéraire en dehors des sentiers battus qui mène le lecteur du West Cork au Mayo, Pour le voyageur solitaire, toujours en quête de l’insaisissable, c’est une aventure humaine permanente à travers les grands espaces.

Bien que la prospérité ait quelque peu terni l’image de l’Irlande au cours de ces dernières années, la magie de ce pays opère encore. Imprévisible, fuyante, pathétique, savoureuse, c’est bien ici l’Irlande éternelle qui se pose comme une nourriture essentielle que nous réclamons au plus profond de nous-mêmes.

Inspirées d’épisodes de l’histoire, les deux nouvelles, “Le Rendez-vous du Connemara” et “Hibernia”, racontent les fuites de deux hommes vers l’ouest de l’Irlande, l’une menant à une issue fatale, l’autre ayant un aboutissement empli d’espérance.

Extraits:

 

    Je veux célébrer trois pubs de Dingle, des tavernes ancestrales, arches de Noé des temps modernes qui n’en finissent pas de drainer tous les hallucinés du monde entier: O’Flaherty, à l’entrée de la ville, haute nef musicale tapissée de centaines de photos jaunies. Certains soirs de forte houle, il faut jouer des coudes pour atteindre le comptoir. Devant l’église le Dick Mack, un bistrot cordonnier, temple de la godasse résignée et de la boîte à chaussures vermoulues, tohu-bohu d’objets hétéroclites, de reliques poussiéreuses, qui n’ont pas bougé de place depuis la guerre d’indépendance. Sur les pavés du trottoir, en alignement serré, sont gravés quelques noms de prestigieux visiteurs dont Robert Mitchum qui séjourna à Dingle lors du tournage de La Fille de Ryan. Le Small Bridge , au coin de la rue qui monte vers O’Connor Pass, est l’un de ces pubs labyrinthiques, complètement décalé, où l’on s’engouffre de salle en salle comme dans un entonnoir sans fond.

 

    C’est à l’est du Clare, mais dans le comté de Galway, tout près du Lough Derg, que je rends visite à Michel Déon. Nous avons pris l’habitude de marcher dans la forêt de Kilebrack ou sur les solitudes marécageuses du lac Atorik. L’écrivain est peu prolixe, d’une étrange réserve, quand il arpente la lande avec sa chienne, écoutant le moindre clapotis, guettant le vol d’une bécassine tapie entre les hautes herbes. Deux passions occupent Michel Déon à plein temps, la littérature et la sauvagine. toutes deux s’accommodent d’une qualité à laquelle il tient par-dessus tout, le silence. Marcher dans les grands espaces, écrire, lire, méditer, voilà les raisons d’être en Irlande pour Michel Déon, homme affable, esthète et visionnaire.