Au pays de bazaine

“Bazaine a vu le jour à Paris. Il travaillera, sa vie durant, à Clamart, qui se trouve à trois pas, mais à mi-temps, seulement. Le restant, il le passe à Saint-Guénolé Penmarc’h, sur la côte sauvage, au voisinage énorme, agitant de l’océan. Il ne se soucie pas de le peindre, comme tant de confrères attachés à l’objet, au pittoresque, prisonniers du passé. Il en a besoin pour faire tout autre chose, se mettre lui-même dans un certain état que le littoral breton semble seul susceptible de susciter. Lequel ? C’est aux naturels de nous l’expliquer. Bernard Berrou s’en est chargé.”
Pierre Bergounioux

Extrait:

 

    Au-delà de la modestie du lieu, conservé à l’ancienne, sans la moindre concession au confort, on entrait de plain-pied dans la demeure d’un peintre. Cela tenait à l’agencement de la pièce principale, au mobilier sommaire, aux ustensiles qui n’avaient rien cédé au progrès domestique ni à la joliesse. La patine charbonneuse des cloisons, les plafonds noircis par l’âge, rappelaient la maison de Van Gogh à Auvers-sur-Oise. C’étaient des bleus malades, délavés, qui viraient au gris beige, et dans un secret triomphe, parvenaient à suggérer la richesse d’un art primitif.

 

    Bazaine avait retenu ce que lui avait dit un jour Giacometti, alors qu’ils traversaient un maquis de bidonvilles dans la banlieue parisienne: “Tu vois, on a toujours trop de confort”.

 

    Mais les intérieurs, si mornes, si dépouillés fussent-ils, on sait comment les charmer, leur rendre gloire par un fatras essentiel, en l’occurrence la façon dont s’organise la vie intime. Aucune décoration superflue, mais une totale harmonie faite de rien. Le peintre imprime autour de lui sa propre image, par des objets dont il s’entoure, des pots en terre cuite, des verres sur la table, des sachets d’épicerie, une feuille de journal en guise d’abat-jour, des livres qui traînent, des photos racornies punaisées au mur, des choses insignifiantes, mais tirées vers le haut, dépossédées de leur essence sous l’effet d’une disposition non convenue dont la teneur affecte l’âme.